ON DIT QUE...

« Il n’y a d’homme plus complet que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie. »

Si l’identité fascine autant c’est qu’elle est à la fois simple quand on la vit et difficile à décrire. Qui est-on ? Qui sommes nous ? Qui est l’autre ?

 

Derrière ces questions se cachent des enjeux psychologiques, sociaux, culturels, mais également politiques. Aborder frontalement la question de l’identité peut être complexe tant sont nombreux les éléments qui nous construisent. Thématique d’autant plus sensible en cette période de crise économique et de fragilité sociale généralisée, dans une Europe confrontée à une « montée des nationalismes ». Résumer la question de l’identité à une définition ou des critères figés ne saurait qu’inciter plus encore cette tendance à la cristallisation et à l’essentialisation des mouvements identitaires. Ni unique ni figée, l’identité des individus est plurielle. Elle se transforme, se modifie en fonction des individus auquel elle s’adresse, des contacts avec les autres groupes sociaux .

 

L’approche de cette question par les stéréotypes n’est pas sans pertinence. Formé sur la racine grecque de stéréos (ferme, dur, mixité et solidité) et de tupos (empreinte, marque), les stéréotypes montrent un ancrage fort dans l’image et la représentation collective. Ces der- niers servent principalement de grille lecture pour comprendre la complexité des groupes sociaux dans lesquelles nous évoluons. Les stéréotypes autorisent la catégorisation par l’usage d’une simplification caricaturale, souvent tronquée. Ils sont principalement basés sur des on-dit, des croyances collectives et sont le plus souvent déconnectés de toute réalité expérimentée par le sujet. Souvent négatif, les stéréotypes permettent de décrire l’autre, de le penser sans avoir à le connaître, participent à la construction de l’altérité, et ce en fonction des ressemblances et des dissemblances. De fait, ils participent à la construction des autres autant qu’à la construction de soi en tant que groupe social ou groupe culturel . En cela, ils sont également partis prenante d’une culture entendue comme ensemble de croyance, de symbole de système de croyance cohérent et organisés, formant une structure sociale et cognitive permettant l’identification de l’individu et de ses semblables, participant à la mise en place d’un système de reconnaissance et d’appartenance partagée.

Partant de cette approche sociologique des stéréotypes et en s’inspirant particulièrement de l’optique dynamique que souligne Barth, nous souhaitons jouer avec les identités à travers ce projet. Parce que la situation géographique n’implique pas forcément un sentiment d’appartenance à ce même pays, ni de manière exclusive, nous souhaitons interroger l’identité dans ses multiples formes d’expression ainsi que la pluralité des expériences identitaires. Loin de n’être citoyen que d’un pays, nous sommes marqués par notre ville de naissance, de résidence, notre région, nos groupes de pairs, l’origine de nos parents, la religion...

Nous nous inscrivons donc dans la continuité de ce projet de part la volonté d’ériger une approche de l’identité par le regard de l’autre. Grâce à une démarche participative, nous voulons axer notre travail sur l’échange et travailler sur l’image en tant que reflet et ma- térialisation d’un point de vue étranger. Par le biais de la photographie et de la sociologie nous nous inscrivons dans une approche hu- maine soulignant l’échange culturel et humain. En s’interrogeant sur l’identité, il devient évident que la notion d’étranger prend une place toute particulière et permet ainsi, comme dans les lettres persanes de Montesquieu, d’apprivoiser et d’appréhender une autre culture ou tout simplement la sienne. C’est en jouant avec ces frontières que l’enjeu du projet prend son sens et s’inscrit dans une collecte d’indices identitaires, de codes qu’il faut décrypter a n d’en dégager une forme de lecture.

Les jeux d’assignation d’identité, par soi et par les autres, peuvent servir de modèles à une démarche participative mêlant regard portés sur les autres et regard portés sur soi. Les identités vécues et exprimées pourraient être le fil directeur de ce projet. L’objectif de ce projet étant la découverte de l’autre, il a été impératif d’aller à sa rencontre, d’opérer ce décentrement cher à la pratique ethnographique. Mais il est également nécessaire de créer un espace de dialogue et d’échange, de s’appuyer sur une envie de partager et une volonté de s’ouvrir à l’autre et de le découvrir. Pour composer ces entre-nous, nécessaires à la compréhension des autres, et se détacher autant que faire se peut des images collectives dont nous sommes tous les porteurs, la rencontre avec l’autre, dans un contexte de confiance, a dû être suscitée. Afin de faciliter ces rencontres et de parvenir à l’aboutissement de ce projet, nous avons vécu chez l’habitant et l’option du couchsurfing est apparu comme un dispositif adapté ; le partage du quotidien, l’immersion dans une culture, même pour un temps court fut primordial. Les différentes étapes, régions, pays ou traversés ont permis progressivement de nourrir des discussions sur les autres pays avec eux, et ainsi construire collectivement et progressivement ce projet, au fur et à mesure des possibilités et opportunités qui se sont offert à nous.

En vivant chez l’habitant, même quelques jours, nous avons eu une ouverture non seulement sur les impressions, les représentations et les habitudes de nos hôtes, mais également un aperçu des conditions sociales et économiques dans lesquelles ces mêmes repré- sentations peuvent être élaborées. Le croisement de la sociologie et de la photographie vise alors à restituer, par le texte et l’image, l’environnement dans lesquels les échanges portant sur l’Europe et les cultures la composant ont eu lieu. Nous dressons alors, en s’appuyant sur les éléments photographiques et ethnographiques recueillis, l’entre-deux dans lequel le Je suis et le On dit que dialoguent en Europe.

Au cours de notre voyage nous avons été en position d’étranger et eûmes de ce fait une place d’observateur sur notre environnement. Volontairement, nous avons décidé d’entrer dans une démarche où notre vision fut mise à mal. Après avoir effectuées de nombreuses recherches sur les représentations visuelles des pays d’Europe, notre questionnement c’est peu à peu dirigé vers le rôle du photographe dans son approche du sujet. Ici, ce n’est pas tant l’objet qui nous intéresse sinon l’acte en lui-même. La capture que nous a prodigué ces appareillages est le résultat d’un apprivoisement entre le sujet et nous. Ce qui nous importe dans cette approche est la capacité de l’outil à révéler et mettre en images l’échange humain que nous avons eu l’un avec l’autre. En contradiction avec l’image publicitaire ou carte postale, nous ne recherchons pas une image technique mais une vision plus amateur. Pour cela, nous avons utilisé des appareils photo jetable permettant un mélange subtil entre souvenir intimiste et aspect archiviste : j’y étais. Nous avons mis à disposition un appareil photo jetable (avec un nombre limité de clichés) à chaque coachsurfer que nous avons rencontré afin que celui-ci puisse photographier à sa guise et donner sa vision de son pays. L’idée étant de leur donner la parole et de mettre en confrontation ces images avec celles que nous avons produites. Le choix de ce type d’appareil se justifie par notre volonté d’aborder l’acte photographique dans une désacralisation de l’image. Contraint par la précarité de l’appareil, l’utilisateur a dû adapter ses gestes et réfléchir à ses photos avant de les prendre.

Dans ce cadre, la multiplicité des médiums permettent de mettre en avant les différentes lectures d’une seule et même personne, ville. En effet, la récolte de ces différentes matières ont vocation à mettre en avant le lien que chaque individu entretien avec l’image et l’impact que celle-ci a sur nos identités respectives : « on dit que... ». La démarche photographique est là pour lier ces ingrédients et former un ensemble cohérent. Pour cela, j’ai réalisé la série photographique TAKE PICTURE représentant les gestes de nos participants et des touristes dans l’acte photographique. Ces images sont alors transformées en cartes postales et présentées dans un présentoir sur pied, mélangé avec le collage de photographies prisent parles hôtes. Par l’assemblage de ces différents points de vue, nous voulons déconstruire l’image que l’on se fait de l’identité et offrir une confrontation visuelle sur ce qu’elle représente dans l’image collective. Ainsi, nous aurons face à nous des images issues du milieu privée et public. La confrontation de ces images ont vocation à mettre le point sur les différences ou similitudes qu’il y a entre l’imaginaire collectif et la réalité matérielle de l’identité culturelle, sociale et politique.

 

 

 

1- Alphonse de Lamartine, Voyages en Orient.
2- Bernard Lahire, L’homme pluriel, Paris, Nathan, 1998.
3- On pense notamment aux travaux que développe Freidrich Barth sur les frontières des groupes ethniques et l’approche dynamique que l’on retrouve dans : Philippe Pou- tignat, Jocelyne Strei -Fenart, éories de l’ethnicité, Paris, Presses universitaires de France, 2008.
4- Norbert Elias., John Scotson., Logiques de l’exclusion : enquête sociologique a cœur

des problèmes d’une communauté, Paris, Fayard, 2011, [1997].
5- http://www.lexpress.fr/diaporama/diapo-photo/actualite/monde/europe/entro- pa-les-27-pays-europeens-stereotypes_732009.html